Discussion

Cet échange s'est déroulé en Mai 2014 avec Christine Blanchet, historienne de l'art et commissaire d'exposition indépendante


Christine Blanchet : Sophie, pourquoi as- tu voulu être artiste ?

Sophie Bellot : L’art est mon moyen d’expression. Il me permet de montrer ce qui retient mon intérêt dans le monde sans que je puisse en parler avec des mots. La vie humaine concentre mon attention. Je m’attache à en montrer les aspects discrets remarquables.

Christine Blanchet : Avant d’aborder tes récents travaux, j’aimerais que tu nous parles de tes séries Replier, Manœuvrer et Orchestrer qui traitent du monde ouvrier. Elles sont marquées par l’absence de présence humaine. Ces photographies portent en elles ce qui te caractérise, et que Jean- Marc Cerino souligne aussi dans son texte, ta modestie, ta douceur, ce qui n’enlève en rien à l’objectivité de ton regard.

Sophie Bellot : Le monde ouvrier correspond bien à mes préoccupations artistiques, et à la curiosité qui anime mon travail. J’aime montrer l’arrière boutique en action. Je ne suis pas fondamentalement dans la revendication ni dans le documentaire. Le milieu ouvrier m’intéresse et je m’en inspire. Nous savons tous qu’amazon fait parvenir des colis aux quatre coins du monde, mais peu ont vu un hangar. Tout comme nous savons qu’un musée demande un chantier énorme mais à part ceux qui y travaillent personne n’y est entré. Aujourd’hui, les ouvriers occupent encore une place importante dans notre société sans que nous en ayons conscience.

Christine Blanchet : Comment passais-tu de ta journée de préparatrice à celle de photographe ?

Sophie Bellot : Mes prises de vues étaient toujours faîtes en ayant en tête l’activité matinale. Rien ne changeait si ce n’est mon outil, je gardais ma tenue et mes chaussures de sécurité. Je n’avais pas de déguisement d’artiste ni d’ouvrière, je restais moi- même. Durant la matinée, je n’avais pas de perspective globale car je devais rester à un seul poste. L’après-midi, je me déplaçais dans l’entrepôt voir ce que je ne pouvais pas voir pendant ma journée de préparatrice. Je passais d’un travail aliénant à une liberté de mouvement et de création.

Christine Blanchet : Tu dépeints le monde ouvrier sans présence de celui-ci. Il a les traces humaines de ces hommes et de ces femmes aux conditions de vie difficiles, mais tu ne montres pas, tout est dans l’évocation. Il n’y a pas de voyeurisme

Sophie Bellot : L’absence d’ouvrier s’explique en premier lieu par le fait que je ne voulais pas déranger l’activité. En effet, j’étais d’abord admise là-bas en qualité d’ouvrière. Mais en l’occurrence, nous sommes à la genèse du monde ouvrier dans ces photos. à mes yeux, l’usine est le berceau du monde ouvrier. Je montre l’origine de l’activité ainsi que son cadre. Nous n’avons pas besoin de voir des individus ici car le corps se pressant : On distingue les aires de sorties, on remarque la disposition des outils et des machines qui laisse deviner en creux la présence. Les usines sont des infrastructures faîtes pour accueillir le travail humain mais pas la personne humaine : c’est dangereux, il y fait froid ou chaud, il y a de la poussière et du bruit. Tout est régi par des règles, la production est bien orchestrée afin que chacun fasse un quota. De plus, je ressentais un contraste entre la solitude de mon poste et la conscience de la fourmilière qui s’agitait autour de moi. J’avais l’impression de brasser de l’air : toujours les même palettes, toujours les mêmes produits. On a que quelques minutes de pause pour discuter avec ses collègues. Tout cela est bien connu, mais mes photos en parlent silencieusement et avec pudeur.

Christine Blanchet : On comprend bien là ton rapport au temps et au lieu.

Sophie Bellot : Lorsque je décide de m’attacher à un lieu, je peux prendre beaucoup de temps avant d’avoir l’opportunité de m’y immiscer. Le temps et la patience sont finalement mes meilleurs alliés. Manoeuvrer est le cas le plus explicite. Il s’agissait de suivre la construction du chantier du musée le MUCEM à Marseille qui a débuté en novembre 2009. La première partie de mon travail a été d’obtenir le droit de passage. Cela induit un temps parfois long parce qu’avant de venir avec mon appareil photo, j’effectue de nombreux allers retours pour déterminer l’axe de travail.

Christine Blanchet : Dans cette série, tu dis que ton corpus d’images a considérablement évolué avec le temps, pourquoi ?

Sophie Bellot : Avant, Pendant et Maintenant sont les trois termes qui scindent ce corpus. Chaque partie se distingue par un choix formel qui lui est propre. Manoeuvrer #1 Déconstruire constitue l’avant. Ce triptyque relate la fin d’un lieu accueillant des moments de plaisir éphémère (le manège de la fête foraine par exemple) voué à accueillir l’établissement d’une institution culturelle durable. Cela évoquerait la fin de l’enfance et de ces joies courtes qui correspond avec l’entrée dans l’age adulte durant lequel on s’établit. Ce glissement de l’éphémère vers le durable, le fondé anime ce corpus. Ainsi Manoeuvrer #2 Port d’attaches est le Pendant de ce travail. Je capte la transformation en œuvre de ce lieu et constate que la vie précédente décrite n’existe plus. Elle s’est déplacée et transformée. L’évolution du lieu se donne à voir tant par la disparition des anciennes habitudes à l’emplacement du chantier que par leurs persistances à sa lisière. On découvre alors l’essence de ce lieu, demeurant malgré le changement, rappelant son passé tout en préfigurant son avenir. Cette série sera la plus longue du corpus. Elle contient peut-être le cœur de mon propos : un lieu comme un individu grandi et évolue à partir d’un passé qui le définit. Et le Maintenant reste à construire.

Christine Blanchet : C’est donc toujours un travail in progress. On comprend parfaitement ces différentes étapes liées à la transformation du site. Qu’a donc retenu ton œil de celle- ci ?

Sophie Bellot : Pendant la première année de la construction du musée, tout en étant à l’intérieur du chantier, j’ai été absorbée par l’évolution du lieu dans son environnement patrimonial et architectural qui le bordait. Ma préoccupation a consisté à intégrer l’extérieur dans le chantier. Je n’ai pas focalisé mon regard sur des gros plans mais au contraire je l’ai ouvert en intégrant les édifices avoisinants : la cathédrale de la Major, les HLM, le fort Saint-Jean, les grues du port, etc... avec ce parti pris, je me suis rendue compte que j’étais localisable et qu’il soulignait le caractère durable de mes sujets. Jusque-là mon travail traitait d’éléments éphémères. Un glissement s’opère ici car il s’agissait là d’un bâtiment possédant des fondations, conçu pour durer. Mais, pour la seconde étape de la construction, l’équipe a changé et aucune communication n’a été envisageable, je suis donc restée à l’extérieur où je me suis attachée à saisir la vie voisine de ce futur monument.

Christine Blanchet : La notion d’intérieur/extérieur est un axe central dans ton travail, et cette idée est renforcée dans Replier.

Sophie Bellot : La dialectique intérieur/extérieur est importante dans mon travail. Je traite de la vie discrète des Hommes et des lieux. L’intérieur pointe l’intime tandis que l’extérieur pose le cadre général. Replier, par sa construction sur le principe de la cohabitation des plans illustre en effet cette démarche. Je me situe dans les jardins visibles au premier plan et au second plan la présence des barres introduit le contexte. Les jardins appartiennent aux personnes qui habitent dans les immeubles, je propose ainsi une partie de leur vie cachée. Cependant, je conserve de la pudeur car je pose un regard indirect sur la vie privée des habitants de ces HLM. En y repensant cette dialectique est similaire à celle du yin et du yang dans le sens où l’un nourrit l’autre et réciproquement ou alors le manifesté résulte du non manifesté. Chaque terme contient alors son opposé. Mes intérieurs sont aussi des extérieurs de même que mes extérieurs sont des intérieurs.

Christine Blanchet : Peux-t-on revenir sur les titres de tes premières séries : Arpenter, Replier, Orchestrer, Tailler...

Sophie Bellot : Le verbe indique l’action dont parle les séries qu’elle soit explicite ou implicite. Le choix de l’infinitif autorise à conjuguer à toutes les personnes. Le mouvement de la photographie devient alors communicatif.

Christine Blanchet : Dans Replier et Manœuvrer, il y a la question du paysage que tu vas prendre plus à bras le corps dans tes photos récentes. Le monde que tu décris a-t-il avoir avec cette idée du paysage ?

Sophie Bellot : Ces paysages représentent un usage de la vie et mes photographies témoignent de ces faits. Je m’attache à regarder la partie de ce monde qu’on oublie assez facilement. On ne la nie pas mais on l’oublie car c’est plus simple voire plus arrangeant. Le monde que je décris est là sans être là. Il passe habituellement inaperçu car il peut être caché ou au contraire faire partie du décor à tel point qu’on ne prend plus la peine d’en relever la présence. Je traite de ces lieux en prenant la distance que je juge nécessaire. Je rejoins Jeff Wall lorsqu’il écrit dans ses essais Sur la fabrication des paysages que : « Pour faire un paysage, nous devons reculer à une certaine distance – assez loin pour nous détacher de la présence immédiate d’autres personnes (figures), mais pas au point de perdre la capacité de les voir comme des agents dans un espace social. »

Christine Blanchet : Dans Replier et Manœuvrer, il y a la question du paysage que tu vas prendre plus à bras le corps dans tes photos récentes. Le monde que tu décris a-t-il avoir avec cette idée du paysage ?

Sophie Bellot : Il est certain que le milieu ouvrier d’où je suis issue a favorisé mon apprentissage du regard. Il m’a permis un positionnement non condescendant. Je ne le regarde pas du dehors mais du dedans avec une approche respectueuse et décomplexée.

Christine Blanchet : Tu as montré pour ton exposition de Perpignan Rives en reste, des photographies récentes prises en Lituanie et aux Etats- Unis, on y perçoit les modes de vie très différentes, le lien entre ces images ne serait-ce pas leur différence ?

Sophie Bellot : Les différences entre les deux pays posent la question du lien entre les images et donc attirent l’attention. Cependant, je propose dans cette série de faire abstraction de ces différences. Mon propos tend à montrer ce qui est commun à ces deux pays et qui constitue en fait la trame fondamentale de l’existence humaine : le jour, la nuit, le travail, le repos, la vie et la mort. Cette pièce constitue un cheminement à cheval entre deux pays à travers plusieurs périodes de la vie qui comme des pôles opposés attirent et repoussent successivement. On remarque qu’elle commence par une invitation à l’exploration et s’achève sur une évocation de l’au-de-là. Nous n’abolissons pas les différences entre la Lituanie et les Etats-Unis. Elles persistent mais ne se remarquent plus, ne heurtent plus lorsqu’on parcourt la série. Ces deux pays sont traditionnellement attachés à leur indépendance et leur autonomie. J’estime que l’indépendance n’est possible qu’à travers la complémentarité. Je donne à sentir cela en constituant une série harmonieuse à partir d’images provenant de deux ensembles qui demeurent autonomes. Dans l’accrochage, j’ai créé une continuité en construisant un poème photographique constitué de strophes et de vers formé par ces ensembles d’images. L’architecture du poème tisse des liens entre les images et par conséquent entre ces deux terres.

Christine Blanchet : Tu parles de ces notions de parcours, de distance dans ces deux séries.

Sophie Bellot : Lors de ces deux voyages, en 2010 aux Etats-Unis et en 2012 en Lituanie, j’ai relevé le rapport à la distance qui était important. Il n’est pas nouveau de dire que les distances sont énormes aux Etats- Unis, et pourtant nous avons toutefois la sensation paradoxale que la ville est proche de la campagne. Finalement, à l’échelle du pays ces distances se parcourent facilement. D’ailleurs, ce sont les directions qui sont indiquées et non les prochaines villes et de cette façon les distances sont écourtées. C’est du même ordre que Sarkis lorsqu’il exprime une distance en mètres plutôt qu’en kilomètres afin qu’elle paraisse moins importante. À l’inverse, en Lituanie nous sommes en présence d’une proximité géographique réelle, mais les distances sont plus longues à parcourir. Ces notions prennent sens dans cette série car elle traite du cheminement.

Christine Blanchet : Avais-tu un projet d’images dans tes voyages ou est-ce seulement des images qui venaient lors de tes pérégrinations ?

Sophie Bellot : J’étais invitée aux Etats-Unis, j’y suis donc allée sans rien définir et j’ai tout simplement profité d’être là-bas pour faire des photos. J’étais aussi « écrasée » par l’histoire de la photographie américaine pour laquelle j’ai un attachement particulier et il me semblait difficile d’innover. J’ai donc prélevé la matière qui me servirait à travailler plus tard. Pour la Lituanie, au contraire, j’ai choisi cette destination avec un projet puisque je savais que j’allais être sur une frontière et sur une presqu’île dans un parc naturel entre deux rives. Bien sûr, il a évolué sur place notamment en me confrontant à une Histoire qui ne m’appartenait pas, il me paraissait difficile de livrer un regard direct et univoque sur ce pays. J’ai décidé d’effectuer un rapprochement entre mes deux voyages : deux pays avec des influences culturelles extérieures prononcées qui les poussent dans une recherche d’identité, et qui attachent beaucoup d’importance à l’événement de leur indépendance. Il me semblait intéressant de lier ces deux pays afin d’en parler avec le recul et l’humilité qui me semblait nécessaire. Cela me permettait de me détacher et de recréer une histoire.

Christine Blanchet : En balayant les images une par une, on retrouve l’atmosphère générale de tes premières séries : les cabanes, le paysage, les traces, l’absence humaine souvent...

Sophie Bellot : Ces éléments sont inhérents à la manière dont je regarde le monde. Je veux éviter de parler de généralités qui me dépassent. Je place mon regard à hauteur d’Homme. Je photographie ce que me montre les yeux des autres. Je pense donner ainsi un caractère plus universel à mon propos. En effet, le contenu des existences individuelles est partageable par de là les frontières et les catégories sociales. Je préfère éviter d’englober les gens dans des généralités ou des phénomènes mal compris ce qui en fait des objets d’études. Je reste attachée à l’humain, au rapport entre la petite et la grande histoire, que se soit en France ou ailleurs.

Christine Blanchet : Comment nourris-tu ton propos avec tes influences littéraires, philosophiques ou artistiques ?

Sophie Bellot : Le lieu d’exposition est capital pour moi. Il permet de lire une œuvre dans l’espace. Je peux ainsi changer d’avis lors d’une visite et apprécier un travail sur lequel j’avais un a priori négatif. Il est important d’avoir une large ouverture d’esprit tout comme il est nécessaire de savoir où l’on se situe. Le travail sera alors riche et diversifié tout en étant cohérent. Mes sources sont de natures différentes : radio, films, documentaires contemporains ou pas, journaux, poésie ou récit de vie, rien de très irrationnel, résultat, je suis souvent révoltée car il n’y a pas que l’actualité artistique qui m’intéresse. Lorsque je regarde un travail artistique, j’ai souvent besoin de tisser des liens. Je tente de connaître l’intérêt que porte le travail, à quoi il fait référence et comment il s’inscrit dans un contexte social et politique pour élaborer une critique. Je porte une attention particulière à la tension qui s’opère entre le documentaire et la photographie plastique. Je suis autant intéressée par le mouvement qui a permis à la photographie documentaire de devenir un objet d’art (Jean-Marc Bustamante, Allan Sekula) ainsi qu’aux évolutions que ce phénomène continue d’emmener aujourd’hui sur la scène artistique.

Christine Blanchet : Tu as repris le chemin de l’atelier de façon intense ces derniers mois, sur quoi travailles-tu et comment pressens-tu l’évolution de ton travail ?

Sophie Bellot : Dans mon travail, la place du spectateur est primordiale. Le travail demeure inutile si on ne le présente pas dans des conditions précises. Ainsi l’accrochage constitue un aspect essentiel de mes pièces. J’attache de l’importance à mettre en adéquation le propos, les images et le mode de visibilité d’où les micro sculptures comme support. L’atelier me sert à faire mes essais et à valider la mise en espace des différentes pièces. actuellement deux pièces me tiennent particulièrement à cœur. Je réalise le dernier volet du triptyque Manœuvrer #3. Rester-Partir : Les formes du temps est un projet qui occupe mon esprit depuis longtemps. Je souhaite traiter le sujet de l’habitat à l’année dans les campings. J’ai commencé ce travail mais je l’ai mis volontairement en réserve car c’est un sujet délicat.

En conclusion
Christine Blanchet : Sophie, je voudrais te poser une dernière question : à ton avis, l’art doit-il être forcément engagé ?

Sophie Bellot : J’apprécie l’art engagé. Mais je pense qu’une œuvre doit être capable de garder sa force à travers les époques. Cela implique de dépasser les engagements s’inscrivant dans un contexte trop étriqué. Je n’aime pas les «private joke», le message de l’artiste doit viser l’universalité. L’engagement constitue un moyen non une fin. L’art ne doit pas être forcément engagé. Mon travail d’ailleurs ne l’est pas. Je le qualifierais de conscient. Je présente mon expérience du monde en étant consciente de ce qui s’y passe. Je parle du quotidien, de la vie réelle et ce n’y est pas toujours rose. Mais je ne porte pas de revendication en tant que telle.

Discussion

Cet entretien avec Christine Blanchet donnera lieu a une auto-édition. Elle s'intitulera Mécanique de la pudeur et sera visible dans les mois à venir. Cette édition se concentre sur les derniers travaux réalisés de 2009 à 2013.