Lettre d'ouverture rédigée pour le livre Au bord, de la poussière, à découvrir lors de l'exposition Dépaysements II, chez Angle Art Contemporain Saint Paul-Trois-Châteaux

Au bord, de la poussière

Objet : Je pense à vous

Comme vous le savez, je suis partie quelques semaines visiter les carrières de calcaires de Roussas et des Granges-de-Gontarde, dans la Drôme. Comme vous le savez, je suis partie enthousiaste à l’idée de m’immiscer au sein de ces exploitations aux ressources non renouvelable. J’avais l’intention de partager le quotidien des personnes qui y travaillent. Je souhaitais suivre le processus global de transformation de cette roche issue d’une colline aux sommets éteints afin de suivre sa dispersion et son réemploi dans les différents ouvrages sur le territoire.
Tout ne s’est pas déroulé comme prévu. Certaines de mes envies se sont redessinées au fur et à mesure du séjour.
Mardi, j’ai eu rendez vous avec Monsieur T, directeur foncier et de l’environnement. Nous avons parcouru ensemble la carrière de Roussas, équipés de chaussures et de casques de sécurité. En voiture, nous avons roulé jusqu’à la crête concassée du site. Pour l’atteindre, nous avons emprunté la route unique des dumpers qui acheminent la pierre. Pour Monsieur T, ici, tout est habituel. Il profite du trajet pour m’expliquer le fonctionnement de la carrière. Il n’a pas de temps. Il est pressé. Je l’écoute attentivement. Je suis frappée par ce que je vois. Je ne dis rien. Même si je le pouvais, rien ne sortirait.

Le mistral est au rendez vous, il souffle en continu. Il annonce le rythme.

Nous sommes quasiment au point le plus haut. En sortant de la voiture nous résistons au vent. Tournant le dos à l’exploitation, je respire un peu, la vue est panoramique. J’écoute Monsieur T et tente de saisir ses différentes informations. Il me donne des repères sur le paysage existant pour me situer bien que je me sente perdue. Je m’accroche, c’est important. Nous regardons le Moulon, pied de la colline et les hauteurs lointaines. Il m’indique la chaîne montagneuse des Cévennes, le Rhône, les deux tours de la centrale nucléaire du Tricastin. Pour conclure Monsieur T me dit : « et bien sûr, vous avez toujours le clocher de la Garde-Adhémar. » En regardant la vallée tout me semble bien calme, paisible et organisé. Je reconnais les routes, les zones d’activités et les zones pavillonnaires. Je distingue le coeur des villages grâce au clocher et aux fermes éparses. Les chaines montagneuses bordent le tout. Elles affirment la logique du développement urbain en contre bas. Elles dessinent des formes solides.

Nous nous retournons vers la carrière. Mon souffle est coupé à la vue de ce versant. Il poursuit sa « présentation- conférence ». Je tente de paraître neutre. Je contiens mes réactions et mes étonnements car s’introduire dans ces carrières n’est pas de l’ordre du jugement hâtif. C’est plutôt une volonté de questionner plus largement un système d’exploitation non durable et irréversible.

Soudainement, mon casque de sécurité s’envole. Je dévale la colline à sa poursuite tout en pensant prendre des photos. Je n’ose pas sortir mon appareil, le temps de Monsieur T est compté... Je boue de l’intérieur. L’image d’un désert involontaire me vient.
Il poursuit et m’explique la logique de l’extraction. L’état autorise à creuser des paliers de quinze mètre de haut. L’exploitation s’étend sur douze hectares dont quatre récemment ouverts et classés patrimoine environnemental de bien commun. En contre partie, l’exploiteur doit préserver et cultiver vingt hectares pour la sauvegarde de la biodiversité reconnue. Les paliers déjà exploités sont peints avec de la pigmentation pour amoindrir l’aspect brut de la pierre, qui à l’origine, est blanche. Cette peinture consiste à donner un aspect vieillissant à la pierre afin qu’elle paraisse plus naturelle. Ce programme expérimental commencé il y a une dizaine d’années permet d’amoindrir l’impact sur l’environnement et soulage la conscience collective... Par exemple, des espèces végétales rampantes comme la salsepareille ou la vigne vierge ont été plantées au pied des falaises. Dans ce milieu devenu hostile il a fallu rajouter de la terre, installer du grillage pour aider le développement des plantes. Ce programme a pour objectif non seulement, d’habiller les terrasses, mais aussi de préserver l’écosystème, notamment l’habitat et le passage des animaux.
Nous reprenons la voiture, et descendons d’un niveau. Le vent souffle. Au cœur de l’exploitation, face aux installations mécaniques d’extraction, je découvre la vallée et ses cultures viticoles. Je demande l’autorisation de sortir mon appareil. Nous sommes au niveau du concasseur, là où les grosses roches se réduisent en petites pierres, gravier, ou poussière de roche. La matière voyage sur des rails et chemine jusqu’aux sorties par des sauterelles. Celles-ci accueillent la matière en fonction d’un diamètre de granulat précis. Au total, la pierre concassée parcoure quelques centaines de mètre. Monsieur T me vante les intérêts de ce concasseur. Il est récent et de pointe, favorable à de meilleures conditions de travail. Ainsi, les rails étant couverts, ils minimisent l’envol de la poussière, le volume sonore et amoindrissent la dispersion dans le paysage viticole et auprès des habitats proches.

Les machines sont silencieuses, seul le vent ne cesse de souffler. J’aperçois à l’Est, un faucon tournoyer dans les airs.
Il attend que nous terminions notre conversation pour reprendre possession de son nid dans le concasseur. Soudain le vent s’amplifie. Je filme.

Derrière nous, un tas de sable conséquent est chahuté par le vent. Monsieur T, inquiet, stoppe la conversation et se tourne vers le tas de poussière. Le sable s’envole dans la vallée. En l’espace de quelques instants j’ai le sentiment d’être face à une dune qui se disperse dans les airs du désert. Cette fois, ce n’est pas le vrombissement du mistral mais un léger vent qui m’emporte. Un crépitement proche d’un instrument à vent qui proviendrait du mouvement du sable. C’est le mirage de la dune...
Très vite, je reviens à la réalité de la carrière, cette dune est un tas de sable, un surplus de production en attente d’être transporté ailleurs. À nouveau Monsieur T stoppe la conversation en s’apercevant que j’ai mon appareil à la main. Il me dit : « peut-être que vous ne devriez pas photographier la poussière qui vole ! »

Nous continuons la visite en descendant encore d’un niveau. C’est le dernier. Nous nous approchons des silos de stockage et regardons les indications de diamètres des granulats sur les sauterelles : 4/6,3 ; 6,3/12,5 ; 11,2/22,4. Ces dimensions sont des adaptations de mesures américaines. Nous traversons le hangar de distribution et de pesage. J’apprends que cinq cent mille tonnes sont extraites par an, cela représente en moyenne deux cent cinquante camions de livraison par jour. Je me souviens avoir observé avant notre rendez vous la sortie de nombreux camions. Je me souviens de mon étonnement à voir défiler les camions, à voir tant de trafic. Je me demande où ils partent, pour qui, à quelle fin ? Monsieur T m’explique que les livraisons sont effectuées dans un périmètre de vingt kilomètres en moyenne, parfois plus, et ce, en fonction de la commande, publique ou privée. Majoritairement la poussière de roche sert à la fabrication de béton hydraulique pour la construction d’ouvrages tel que des ponts, des trottoirs, des pavements de rue, de terrasse ou des bords de piscine. La roche de Roussas est très appréciée par les architectes et les fabricants de matériaux en raison de sa blancheur singulière. Cette pierre a été utilisée pour la ligne de TGV Valence-Marseille et pour la partie muséographique du Pont-du-Gard.

Nous approchons la zone de sortie appelée : lieu de vie. Des mobil-homes ont été installés en guise de bureaux et de petits laboratoires. Quelques engins stationnent sur le bas-côté de lasortie.C’estlafindejournéeettout le monde semble avoir disparu. Je m’interroge du nombre de salarié sur le site. Monsieur T m’explique qu’il n’y a que dix travailleurs en précisant que de nombreux actes sont robotisés. La présentation se termine. Je m’informe de l’organisation des prochains jours et de ma présence sur le site. Monsieur T m’explique qu’il intervient sur plusieurs sites, par conséquent, il ne peut pas assurer l’organisation de mon séjour ici. Le lieu est à risques et interdit tout déplacement non accompagné dans la carrière. En me demandant de contacter un de ses collègues, le chef de carrière, Monsieur R pour prévoir la continuité. Je pressens que ma présence sera contraignante. Nous nous quittons sur cet échange.

Le mercredi, j’emprunte un des chemins qui borde l’exploitation. De temps en temps, je m’arrête pour appeler Monsieur R mais il ne me répond pas. Le lendemain, je marche à nouveau et réitère les appels. Je suis gênée d’appeler quelqu’un autant de fois. Le vent est permanent. Mon appareil m’accompagne. C’est la fin d’après- midi, Monsieur R me répond et on convient d’un rendez-vous pour le lundi matin. Nous sommes jeudi. Je suis rassurée même si cela me paraît curieux que d’avoir un rendez-vous un lundi de pâques.

Les jours suivants, je poursuis les marches. Je me souviens du rendez- vous avec Monsieur T. Cette visite a été bénéfique car elle m’a permis de visualiser l’organisation spatiale dans son ensemble. De ce fait, je suis à même de savoir où je me situe par rapport à la carrière selon les sons au loin du concasseur, des dumpers ou si je vois la poussière s’échappée. Je choisis les chemins de sorte à être la plus proche possible des exploitations. Le mistral perdure.

C’est le weekend, j’arpente la colline du Moulon, je constate qu’elle est constituée de différentes natures de chemins et d’activités. J’emprunte les sentiers officiels de sécurité des gardes de forêt reliant principalement les carrières à la décharge publique, au nord-ouest. Au vent, se mêle une fine odeur à la teneur sucrée. C’est seulement au bout de plusieurs secondes que je peux déterminer qu’elle est issue du traitement des déchets. D’autres chemins appartiennent au guide touristique sur les façades nord et Est tels que le GR429 traversant un parc d’éoliennes où nous ne voyons absolument aucune trace des carrières. Seul le bruit peut nous aiguiller. On peut y visiter un oppidum datant de l’âge de fer et des pistes d’entrainement à la course ou au vélo. Et entre, des sentiers informels ont été ouverts par des pratiques sportives. J’aperçois principalement des chasseurs et des motard-cross. Je note précisément tous mes déplacements. Aucun trajet ne forme de boucle, je suis dans l’obligation d’effectuer des aller retours. Mon rendez vous de lundi est latent. Le vent souffle sans répit. Il m’agace. La poussière de roche se disperse dans la vallée.
Le lundi matin, je me rends au rendez- vous. Comme à mon habitude, je me gare à l’entrée des carrières. Pendant ma préparation, je suis surprise de ne pas voir les camions passer. Le portail d’entrée est fermé. Personne n’est là. J’attends un peu. Il est tôt, peut-être que le chef de carrière a du retard ? Peut-être qu’il est le seul à travailler aujourd’hui ? Personne ne vient. Mon téléphone ne sonne pas. À être là, je décide de ne pas partir. J’emprunte un sentier qui m’amène sur le haut des carrières. Je n’ai pas besoin de me faufiler. C’est ouvert. Le soleil est intense, je suis éblouie par la blancheur des pierres. Je ne sais plus où je suis. Seul un faucon tournoie dans les airs. Il siffle.

Le vent se calme. Il emporte sur son passage la première semaine. Monsieur R ne me rappellera pas. Suite à cet événement, je poursuis à investir les bords au rythme des exploitations et ce jusqu’à la fin du séjour.